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Le Village des Damnés: L’invasion alien de John Wyndham

La science-fiction d’aujourd’hui ne serait pas la même sans le très influent, mais aussi très privé John Wyndham. Aujourd’hui encore, il continue de hanter l’imaginaire collectif, que cela soit avec ses propres œuvres et leurs adaptations, à l’image de Le Jour des Triffides, ou par son influence sur le genre qui a donné le jour à d’autres classiques – l’introduction de 28 Jours plus tard étant tout simplement une reprise du début du livre précédemment cité, celle-là même qui est parodiée dans Shaun of the Dead.

John Wyndham – de son nom complet John Wyndham Parkes Lucas Beynon Harris (10 juillet 1903 – 11 mars 1969) – commença à écrire pour gagner de l’argent en 1925, mais c’est après la guerre et quand il se mit à utiliser le pseudonyme John Wyndham qu’il trouva véritablement le succès. Enclenché avec Le Jour des Triffides (1951), l’auteur enchaina ensuite ce qui est reconnu comme le meilleur de son travail : Le péril vient de la mer (1953), Les Chrysalides (1955) et Le Village des damnés (1957).

Considéré comme son chef-d’œuvre par Margaret Atwood, Le Village des Damnés (The Midwich Cuckoos) est une histoire d’invasion alien servant de métaphore à l’angoisse d’une grossesse non désirée et de l’inconnu qui l’accompagne.

Le Village des damnés (Village of the Damned) adaptation réalisée par Wolf Rilla, sortie en 1960.

Dans le petit village anglais de Midwich, où rien ne se produit jamais, un mystérieux objet fait son apparition et plonge ses habitants dans un état d’inconscience. Un jour plus tard, alors que l’objet a disparu et que les habitants ont repris connaissance, tout parait être revenu à la normale. Sauf que toutes les femmes du village découvrent être enceintes. Ce qui suit contient quelques spoilers sur l’histoire.

Le Village des Damnés se compose de deux parties, chacune observant l’invasion alien sous un prisme différent. La première se penche avant tout sur la relation entre la mère et l’enfant. La confusion et l’incrédulité finissent par laisser la place à l’horreur de la situation, à savoir que les femmes de Midwich portent en elles des enfants qui ne sont pas les leurs.

Tout ça, c’est très bien pour un homme, il n’a pas à subir cette sorte de chose et il le sait. Comment peut-il comprendre ? Il peut avoir de meilleures intentions qu’un saint, mais il n’est jamais dans le coup. Il ne peut jamais savoir ce que c’est, même dans les cas normaux. Comment peut-il donc se rendre compte de ça, du sentiment qu’on a d’être couché la nuit sans dormir, avec l’humiliante conviction qu’on est simplement utilisé ? Comme si on n’était pas une personne, mais seulement une sorte de mécanisme, une espèce de couveuse… Et puis de commencer à se demander, heure par heure, nuit après nuit, quelle est, mais quelle est cette chose qu’on est forcé de couver ? Bien sûr que vous ne pouvez pas vous rendre compte de ce qu’on ressent, comment le pourriez-vous ! C’est dégradant, c’est intolérable. Je vais m’effondrer, bientôt. Je le sais, je ne peux plus continuer comme ça.

Face à cet inconnu, l’auteur contemple également la pression mise sur les mères subissant cette grossesse et devant accepter qu’il ne s’agisse pas de leur enfant, tout en étant ‘forcées’ de s’en occuper. Toutes ne réagissent pas de la même manière, et Wyndham montre ainsi les possibilités, mais surtout illustre le poids social, où la mère remplit son rôle par devoir.

Les femmes sont tellement soumises en cette matière à un déterminisme social et traditionnel. L’instinct d’autodéfense les pousse à se conformer aux rites en vigueur. Il faut laisser le temps à la sincérité personnelle de s’affirmer, pour autant que cela soit possible.

Remake américain du film Le Village des Damnés, réalisé par John Carpenter, sorti en 1995.

Les enfants mis au monde ne sont pas ordinaires et ces derniers nous entrainent dans une seconde partie du récit qui place cette invasion dans un contexte plus large, pour mieux s’intéresser à la survie de l’espèce. Le récit met l’accent sur les différences, les enfants, en plus d’être dotés de télépathie, se distinguent physiquement, créant une distinction visuelle qui ne peut être ignorée et rappelant continuellement leur nature.

Ils avaient les mêmes cheveux blond foncé, les mêmes nez droits et minces, et les mêmes petites bouches. Ce qui leur donnait le plus l’aspect « d’étrangers » était sans contredit la façon dont leurs yeux étaient disposés, qui ne rappelait en rien une race déterminée habitant une région précise. […] Bientôt, je pus voir leurs yeux. J’avais oublié qu’ils étaient déjà
extraordinaires quand ils étaient bébés, et je me les rappelais comme étant jaunes. Mais ils étaient plus que cela : l’or de leurs yeux était étincelant. Étrange en effet. Mais si on mettait de côté cette notion d’étrangeté, ils étaient d’une étonnante beauté : ces yeux avaient l’air de gemmes vivantes. […] Vus de près, ils étaient troublants, d’une façon que je ne
saurais décrire.

Cette invasion alien se présente comme un combat pour la survie de l’espèce, reflet de celui qui se joue dans la nature pour rappeler la cruauté de l’existence et

La situation en ce qui concerne les Enfants serait plutôt que nous n’avons pas compris qu’ils représentent un danger pour notre espèce, alors qu’eux ne doutent pas que nous soyons un danger pour la leur. Et ils veulent survivre. Nous ferions bien de nous rappeler ce que cette situation comporte. Nous pouvons l’observer tous les jours dans un jardin : c’est une lutte perpétuelle, amère, sans lois, sans la moindre pitié et sans le moindre remords.

Que l’on se trouve auprès des humains ou des Enfants, les règles du jeu sont les mêmes, une illustration du darwinisme stricte.

Voyez-vous, nous sommes tous les jouets de la force vitale. Elle vous a fait numériquement plus forts, mais mentalement non-développés ; elle nous a fait mentalement forts, mais physiquement faibles : maintenant, elle nous a dressés les uns contre les autres, pour en voir l’issue. Un sport cruel sans doute, mais très, très ancien. La cruauté est aussi vieille que la vie. Il y a eu des palliatifs : l’humour et la compassion sont les inventions humaines les plus importantes, mais elles ne sont pas encore définitivement établies, quoi qu’elles promettent.

Wyndham écrit ce qui a été qualifié, de manière péjorative par Brian Aldiss, de ‘cozy catastrophe’, signifiant que malgré le fait que la fin du monde tel qu’on le connait a eu lieu, les protagonistes vont bien. Mais le danger et les obstacles à surmonter, ainsi que l’angoisse sournoise, sont en fait toujours omniprésent dans son roman, même lorsque le Village des Damnés nous offre une vision optimiste d’une communauté qui réussit à garder son calme et s’organise pour protéger les siens. Reste que Wyndham rappelle constamment que la menace n’est jamais loin, que la Nature elle-même est sans pitié et que l’être humain peut être aisément éliminé.

Il n’y a pas de conception plus fallacieuse que l’idée de sagesse suggérée par la « mère nature ». Chaque espèce doit lutter pour survivre, et elle lutte par tous les moyens possibles, à moins que l’instinct de conservation ne soit affaibli par le conflit avec un autre instinct.

Au fil des pages, John Wyndham utilise son invasion alien pour offrir une marquante métaphore liée à l’angoisse d’une grossesse indésirée, délivrer différents portraits de la maternité, interroger sur la responsabilité parentale pour mieux évoluer vers le simple combat primaire pour la survie de chaque espèce, et ce qu’il faut faire pour rester en vie.


Les extraits du livre sont issus du roman édité par les éditions Denoël en 1959.

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