Penny Dreadful : Les romans à sensation du XIXe siècle

Si on vous dit Penny Dreadful, il y a de fortes chances que vous pensiez à la série de John Logan avec Eva Green dans laquelle Frankenstein, Dorian Gray et Dracula coexistaient.

Mais avant d’être le nom d’une série, le penny dreadful était une publication britannique du XIXe siècle dans laquelle étaient éditées des histoires dites sensationnelles. Elle évoluera au fil du temps pour laisser sa place d’une certaine manière à la bande dessinée.

Les Origines du Penny Dreadful

Nous sommes à l’époque victorienne en Angleterre. La montée du capitalisme et l’industrialisation entrainaient les gens à dépenser plus dans le divertissement, facilitant la popularisation du roman. À la moitié du XIXe siècle, la demande s’est donc intensifiée drastiquement.

C’est ainsi que les penny dreadfuls virent le jour. Ces publications de romans-feuilletons (de huit à seize pages) visaient la classe ouvrière et les adolescents. Elles sortaient généralement toutes les semaines, avec en première page une illustration crue pour attirer l’acheteur qui pouvait se procurer l’objet de mauvaise qualité pour un penny.

Qui dit production élevée, dit auteurs mal payés. L’éditeur n’était pas regardant sur ce qui était écrit, tant qu’ils pouvaient remplir les pages et vendre. La série durait alors tant qu’elle restait populaire — car certaines choses ne changent pas. Le succès de certaines publications laisse supposer qu’un public plus aisé les consommait aussi, possiblement comme des guilty pleasures.

Comme leur nom l’indique, les penny dreadfuls — également appelés penny bloods — plongeaient le lecteur dans de sordides histoires tirées de la littérature de colportage qui prenaient régulièrement vie sur les planches des petits théâtres, ou dans le récit de fameux criminels. Rapidement, le terme en vint à désigner les récits à sensation en tous genres.

Des penny dreadfuls dans la série Penny Dreadful

Le mythe du Vampire

Si The Penny Story-Teller de William Strange fut le premier penny publié en 1832, il a fallu attendre encore deux-trois ans, avec l’arrivée sur la scène d’Edward Lloyd, pour voir la véritable popularisation du format.  Un des premiers et plus gros éditeurs de penny dreadfuls — parmi lesquels on trouve aussi E. J. Brett, George Purkess Snr et Hogarth House —, Lloyd commença en 1835 en sortant des œuvres plagiant Charles Dickens (les droits d’auteur n’intéressaient pas grand monde à l’époque) avant de se lancer dans la publication périodique.

C’est ce dernier qui éditera justement Varney The Vampyre, or The Feast of Blood, l’un des penny dreadfuls les plus longs et les plus connus. Écrit (certainement) par le prolifique James Malcolm Rymer, l’histoire publiée originellement entre 1845 et 1847 s’étala sur 109 semaines pour relater les tourments qu’infligeait Sir Francis Varney à la famille Bannerworths qui a plongé dans la pauvreté suite au décès de la figure paternelle.

Après la nouvelle Le Vampire (1819) de Polidori, Varney joua son rôle dans le développement du mythe du vampire, principalement pourrait-on dire grâce à l’influence qu’il aura eue sur le Dracula de Bram Stocker, œuvre aujourd’hui emblématique du genre.

Rymer devait remplir les pages pour satisfaire la demande. Il donna jour à un récit à la cohérence plus que discutable. À une époque où les gens étaient moins prompts à accepter les éléments surnaturels, une explication rationnelle voit le jour à un moment pour mieux replacer l’action dans la réalité. Ainsi, Varney révéla avoir prétendu posséder des pouvoirs démoniaques pour effrayer la famille, avant de découvrir – surprise ! – qu’il était véritablement un vampire.

Varney s’attaquait le plus souvent à ses victimes la nuit, devant fuir les lieux lorsqu’il est entendu. Il ne craignait pas pour autant le soleil, les croix ou l’ail. Il possédait une grande force et il était très agile. Son immortalité venait de sa capacité à se régénérer sous les rayons de la lune. Il sera, tout du long du récit, tué à de multiples reprises pour « se réveiller » plus tard.

L’auteur développa donc au fil du temps une mythologie variée, que ce soit sur un plan plus humoristique (avec l’introduction d’un comte Polidori) ou plus sérieux en s’intéressant à la relation entre le vampire et sa proie. C’est là aussi que vit le jour l’image sombre du vampire dans son château ainsi que sa nature dépressive, trait qui sera exploité au XXe siècle. Aristocrate, Varney n’était pas décrit comme séduisant, mais avec un teint jaune, un long nez, des canines qui dépassent, de longs ongles et des yeux étranges. On retrouva tout cela en 1922 dans le film Nosferatu.

Une illustration de Varney The Vampire

L’apogée et le déclin du Penny Dreadful

Les histoires publiées dans les penny dreadfuls ont sans aucun doute souffert de la réputation de la publication, à l’exception notable de Sweeney Todd. Il est le nom le plus notoire issu d’un penny dreadful en France, grâce à de multiples adaptations, dont un film signé Tim Burton et écrit par John Logan, le créateur de Penny Dreadful.

L’auteur original qui se cachait derrière le personnage de Sweeney Todd n’était pas connu, mais son récit fut si populaire qu’il fut repris en 1850, sûrement écrit par Rymer.

L’évolution de l’impression permit avec le temps d’améliorer la qualité des publications ainsi que de la distribution. À partir de la fin des années 1830, certains penny dreadfuls sont réunis pour former un mensuel avec une couverture en couleur pour aider les ventes. Pour attirer les gens, différentes techniques virent d’ailleurs le jour : la première partie d’une histoire était donnée avec la conclusion d’une autre ou certains penny dreadfuls étaient vendus avec des cartes à l’effigie des personnages. En somme, c’est ici que se trouve l’origine du cadeau fourni avec le magazine.

Avec le temps, les penny dreadfuls finirent par évoluer pour avant tout relater des récits d’aventures plus ou moins violents et parfois (dit-on) presque pornographiques, suscitant une certaine controverse au sujet de son impact sur le public jeune visé.

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Les penny dreadfuls s’inscrivent à la fois comme les ancêtres du comic book, mais aussi des histoires qui auront influé des auteurs comme Robert Louis Stevenson.

Le rythme et les conditions de publications ne laissent pas trop de doute sur la qualité d’écriture des récits que l’on retrouvait dedans. Ces derniers répondaient à la demande de l’époque avec pour but de capturer autant que possible l’imagination du lecteur. C’est ainsi que les penny dreadfuls participèrent à changer la façon dont l’horreur était définie pour faire évoluer le genre vers une forme plus viscérale.

En raison de leur production peu coûteuse et leur manque de valeur, les penny dreadfuls et spécifiquement les premiers publiés sont aujourd’hui rares.

Cet article a été publié originellement sur Critictoo.com. Certaines parties ont été supprimées.