Londres au XVIIIe siècle

Le 18e siècle fut une période de croissance rapide pour Londres, qui passa d’environ 600 000 habitants en 1700 à 950 000 en 1800. Cela signifia qu’à la fin de ce siècle, plus d’un dixième de la population de Grande-Bretagne était installé dans la capitale et Londres devint ainsi la plus large ville d’Europe. Naturellement, cela est marqué par le développement de banlieues, Londres s’étendant progressivement au-delà de ses anciennes limites.

Ce siècle est marqué par l’époque géorgienne (1714 à 1830), avec la perte des colonies américaines, la domination de la mer, le mouvement anti-esclavagiste et un véritable foisonnement culturel.

Le paysage urbain de Londres se transforme

Cet accroissement de population est accompagné par d’autres développements architecturaux notables. De nombreux bâtiments ont ainsi été construits, comme Buckingham Palace en 1703 et Marlborough House en 1711 ; le British Museum fut fondé en 1753 et a ouvert ses portes au public en 1759 ; les murs de la ville furent détruits entre 1760 et 1766, de nouveaux ponts furent construits et de plus en plus d’artisans émergèrent à Londres – tisserands, horlogers, carrossiers, fabricants de meubles, de bijoux et plus.

Le café en tant qu’établissement était un véritable phénomène londonien, lieu où l’on se retrouvait pour débattre de nombreuses idées, favorisé par l’alphabétisation croissante de la population et le développement de l’impression pour la circulation des informations.

La période fut aussi marquée par la fondation de plusieurs hôpitaux, dont ceux de Westminster (1720), Guys (1724), St Georges (1733), l’aujourd’hui appelé Royal London (1740) et Middlesex (1745).

À l’époque, les médecins écossais étaient leaders en chirurgie et obstétrique. Le réputé professeur John Hunter menait des recherches en anatomie et physiologie, aidant à faire de la chirurgie une branche respectable de la science. Son frère, William Hunter, devint un célèbre obstétricien, mais on retiendra plus le nom de William Smellie dans ce domaine, qui est parfois surnommé « Le père de l’obstétrique britannique. » Il a ainsi établi les règles pour l’utilisation des forceps, et a participé à faire reconnaitre le domaine comme une discipline à part entière, en la séparant de la chirurgie.

Carte de Londres, par John Rocque. 1746

La folie du gin

En restant dans le domaine de la santé — si on peut dire — le taux de mortalité à Londres à cette époque était, sans surprise, élevé et supérieur aux taux de natalité. Le manque d’hygiène et les conditions de vie sont les raisons qui sont souvent évoquées pour expliquer le phénomène. À ces derniers s’ajoute aussi la grosse consommation de gin.

Dire que les habitants de Londres aimaient consommer leur boisson spiritueuse à l’époque serait un euphémisme. Ce fut une véritable histoire d’amour, une qui détruisait les familles. 37 millions de litres de spiritueux distillés étaient écoulés dans les années 1730 et 1740, et environ 1 magasin sur 8 en vendait. Le gin était disponible plus ou moins partout et coûtait peu cher. De quoi lui faciliter l’obtention du titre d’alcool favori de la population ouvrière pour y noyer ses problèmes, sa faim et donner le jour à un semblant de chaleur en période de froid. Il fut donc estimé qu’un londonien buvait 112 pintes de gin par an, soit une pinte tous les trois jours. Les femmes, en particulier, préféraient le gin et le consommaient même comme une boisson médicinale. Mélangé avec de l’eau chaude pour « calmer les nerfs », cela valut au gin le fameux surnom de « Mother’s Ruin ».

Une des affaires les plus médiatisées de l’époque fut celle, en 1734, de Judith Dufour, une mère qui alla récupérer son enfant de deux ans à la maison de correction, l’étrangla, jeta son corps dans un fossé et vendit ses vêtements dans le but de s’acheter du gin.

Face à une population qui buvait à s’en tuer, le Parlement britannique fit passer une série de mesures législatives — on peut alors compter 8 lois entre 1729 et 1751 — dans le but de contrôler la consommation du gin. Si certaines ont réussi à avoir un léger impact positif, une série de mauvaises récoltes provoquant une hausse des prix des denrées alimentaires et un déclin dans les salaires participa à mener à son terme la période de la folie du gin. Le prix de fabrication du gin avait augmenté et les pauvres n’avaient juste plus les moyens pour s’en offrir.

William Hogarth, Gin Lane la Ruelle du gin 1751

La naissance des forces de l’ordre

Pendant cette période, les rues de Londres étaient peuplées par des personnes errantes et les cadavres de ceux morts de la maladie. Londres était alors une ville à deux visages : d’un côté, la pauvreté et la criminalité étaient rampantes, et de l’autre, une ville d’élégance, d’arts et de richesse s’affirmait.

Il n’existait par ailleurs aucune forme de police et de justice légitime en ce temps, le système en place ayant peu évolué depuis l’époque médiévale. Au début du 18e siècle, l’application de la loi incombait à chaque citoyen, qui avait le droit et le devoir de s’impliquer dans les crimes commis, que celui-ci le concerne ou non. Dès lors, si quelqu’un criait « Au vol ! » ou « Meurtrier ! », tout le monde pouvait se joindre et poursuivre le responsable. Une fois le supposé criminel appréhendé, les agents et gardes de la paroisse — représentants de l’État payés à temps partiel — procédaient à l’arrestation. L’État reversait une récompense au citoyen pour l’arrestation et la poursuite de contrevenants. Cela eut surtout pour effet d’augmenter le nombre de Thief-takers, des preneurs de voleurs qui se présentaient comme des intermédiaires entre la victime et son agresseur. Ils se faisaient payer pour rendre les biens volés et n’hésitaient pas à menacer d’un procès les délinquants.

Cela changea avec Les Coureurs de Bow Street (Bow Street Runners), perçu comme les premières forces de police professionnelles de Londres. Créés en 1742 par le magistrat britannique Henry Fielding et son demi-frère John, les Bow Street Runners se composaient initialement de 6 personnes qui patrouillaient dans les rues londoniennes. Ces officiers étaient alors formés et payés à temps plein, et dépendaient du bureau du magistrat, ce qui les différenciait ainsi du système privé qui était en place jusque-là. Ils recevaient également des récompenses lors de capture de suspects, mais tout était contrôlé. Les Bow Street Runners obtinrent des résultats, et, en 1800, on en comptabiliserait environ 68 combattant le crime à Londres.

Buckingham House, vers 1710.
Covent Garden, vers 1720.
Quartier des malades de la prison de Marshalsea, Londres, 1729.
Hick's Hall à Clerkenwell, 1730. Palais de justice situé au sud de St John Street, à Clerkenwell, à Londres. Il a ouvert en 1612, a été fermé et démoli en 1782.
 
The Holbein Gateway Whitehall vers 1747 (dessin de George Vertue)
Old Bethlehem Hospital (Bedlam) à Moorfields,1750.
Marylebone Gardens, 1775.

Après la mort de John Fielding en 1754, son frère prit sa suite pour continuer son travail de magistrat et bien qu’aveugle, il poursuivit avec succès l’activité pour les 26 années suivantes. On raconte même qu’il était capable de reconnaitre la voix de près de 3000 criminels. Il décrocha également une subvention de l’État afin de mettre en place la patrouille à cheval organisée par son frère et sous John Fielding, les Bow Street Runners gagnèrent une plus grande reconnaissance du gouvernement, et transformèrent alors la manière dont la loi était appliquée.

Le 18e siècle est une période de croissance rapide pour Londres, préparant le terrain pour la révolution industrielle du 19e siècle et le rôle central qu’occupera la ville dans l’Empire britannique. C’est aussi une période marquée par une misère, avec une part de la population qui avait à peine de quoi vivre et qui noyait son chagrin (et sa vie) dans le gin. La construction de bâtiments et l’émergence d’une force de police participèrent à modifier le paysage de Londres au cours de ce siècle.